Nobody’s Perfect


Chers tous, mes confuses pour cette attente insupportable qui doit être la votre. Travaillant actuellement 6 jours sur 7 avec des horaires avoisinant les 11heures par jour, vous comprendrez que je tienne à passer mes temps libres… à dormir. Oui, voila. En ce moment précis, ayant fini ma dure journée de labeur, je vous écris depuis le fameux Dizzel, bar lounge-techno-house-funk au décors roady, pour ceux qui n’auraient pas eu la curiosité d’aller voir le site internet. Pour que vous puissiez vous figurer un brin l’atmosphère, laissez moi vous expliquer deux ou trois trucs, si ce n’est plus.

Comme vous devez vous en douter en ayant pris connaissance de mon emploi du temps, les conditions de travail en Turquie ne sont point du tout les même qu’en France, pour ce qui est de la Suisse n’en causons pas. Les 35h ça me fait bien marrer, comme je le disais à Tonio mon papa il y a peu c’est monsieur Sarkozy qui serait drôlement surpris ici, avec ses slogans de « travailler plus pour gagner plus »… Je me fais donc du 66h par semaine… quoi?! je sais bien qu’vous rigolez! 66h par semaine, je vous laisse faire le calcul par mois, et je suis payée tenez vous bien 10% du chiffre d’affaire (ces 10% étant bien entendu repartis en parts égales pour chaque membre du staff), plus les pourboires chaque fin de semaine, et 300TL à la fin du mois comme « cadeau » de la part du patron. Trop sympa. Comme ce brave garçon a eu l’idée brillante de lancer son bar en plein hiver (il y a un mois), les clients ne se bousculent pas au portillon, de même pour les billets dans mon porte monnaie. Je me fais plus ou moins du 600TL par mois, soit 300euros, vous en conviendrez tout cela n’est pas franchement du pain béni. Cela n’empêche pas une bonne ambiance générale et une relation très cool avec les patrons qui ne sont pas très regardant pour ce qui est du nombre de pause que nous prenons, des blablatages entre collègues ou de la lecture du journal en plein service.

Je devine qu’une petite question trottine dans votre tête depuis le début : mais comment diable cette gourgandine s’y est elle pris pour travailler dans un bar alors quelle ne parle pas un mot de turc. Sachez tout d’abord que depuis notre arrivée en Turquie, notre maitrise de la langue s’est quelque peu améliorée, surtout la mienne vu que je suis obligée de pratiquer. Ensuite, et c’est là toute la lumière sur ce mystère, mon seul et unique collègue serveur, Deniz, parle un anglais parfait, ce qui me permet, un, d’avoir des conversations avec quelqu’un au cours de ma journée, deux, d’appeler facilement quelqu’un au secours si je ne comprend pas ce qu’on me dit. C’est donc un peu grâce à lui que j’ai pu être engagée, d’une part parce qu’une amie en commun qui nous a présenté, d’autre part parce qu’il me sert de chaperon en cas de blocage linguistique. Parce que s’il est vrai que je maîtrise des choses comme « bonjour, au revoir, bonne soirée, qu’est ce que je vous sers, voulez vous ceci ou cela, les toilettes sont en bas, l’addition? pas de problème ¨ça fera tant », dès que quelqu’un se met à me parler de choses un poil plus complexes je suis perdue. Heureusement on ma aussi appris à dire « je suis désolée je ne comprend pas le turc, une minute sil vous plait je demande ». Phrase que j’utilise finalement assez régulièrement. Je comprend malgré tout de mieux en mieux et je suis capable la plupart du temps de répondre aux demandes de mes gentils consommateurs.

Je vous disais un peu plus haut que Deniz était mon seul collègue, ce n’est pas tout à fait vrai. Même si son existante au sein de l’équipe est encore difficile à avérer, il faut que je vous parle de Metin. Si vous avez vu le film Transpotting, vous devriez déjà pouvoir visualiser le physique de ce jeune homme si je vous dit « Mark Renton ». Si vous n’aimez pas les films de toxicomans, imaginez plutôt un type maigrichon, le visage fin, rarement expressif, le cheveu ras, les yeux cernés, un regard de cocker, un jeans serré et un tee-shirt moulant couvert par un gilet sans goût, les épaules courbées et la tête rentrée… ajoutez à cela des bras maigrelets constament repliés au niveau de la poitrine, les mains se joignant et se dé joignant en permanence, signe d’une nervosité extrêmement apparente. Lorsqu’il passe à côté de vous reste une légère odeur de sueur, marque supplémentaire de son malaise intérieur, que son mutisme, qui se transforme quand il veut s’exprimer en une sorte de bégaiement, vient encore confirmer.

Lors de mes pauses syndicales, je descend fumer dans la cuisine qui semble, bien qu’il soit serveur autant que Deniz et moi, être son repère, son antre, sa planque. Ne parlant pas un mot d’anglais, il essaye cependant toujours d’entrer en contact avec moi, ce qui aboutit bien souvent à un non lieu étant donné que je ne comprend jamais ce qu’il essaye de me dire et qu’au lieu de tenter de m’expliquer autrement il se contente de hausser les épaules et de se remettre à marmonner. Parfois, quand il remonte à la surface, je l’entend ricaner derrière moi, je me retourne et il me regarde en se marrant, pour une raison que lui seul comprend. Devant l’évidence de son inutilité en service, les patrons ont donc décidés de lui faire faire les sales boulots, nettoyage des chiottes, de la vaisselle, du sol, (il n’est pas rare de le voir se promener soudain dans la salle avec son petit balai), et chaque fois qu’une course est à faire, c’est lui qu’on envoi. C’est bien simple, jusqu’à maintenant Metin ne conservait son job que pour nous permettre, à Deniz et moi, de prendre un jour de congé. Dans deux jours, il disparaîtra, remplacé par quelqu’un d’autre, de plus compétent et de plus… normal. Je trouve un peu cruelle la façon que les patrons ont eu de l’utiliser, ce drôle de personnage me manquera quand même un peu, bien que je sois soulagée de ne plus avoir à subir nos entrevues dans la cuisine.

Cette étrange expérience et néanmoins intéressante rencontre me laisse tout de même songeuse. Car si Metin était à n’en pas douter un personnage fort particulier ne présentant pas tous les signes de la réussite sociale, que fait alors la société des gens comme lui? Son destin est-il de ne parvenir à rien, sinon peut-être, osons le dire, un asile psychiatrique? Pourquoi diable le monde dans lequel nous vivons produit des enfants comme Metin si c’est pour les rejeter après? Hum…

La vie continuera quand même au Dizzel, avec sa musique branchée, les Triplettes de Belleville passant en boucle à la télé, la bar ne se remplissant que les jours de match de foot, le patron se fendant la poire en sirotant des Absolut Red Bull assaisonnés de quelques antidépresseurs, le manager chatant sur MSN, tandis que nous faisons les poireaux congelés à attendre dehors qu’un éventuel client s’intéresse à ce nouveau bar vide…

Ciao

aller au Dizzel

philosopher sur le langage

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