Journée Nationale à Athènes

A 16h, nous quittons l’appartement de Denise avec le reste du groupe pour rejoindre la manifestation.

La veille, nous étions allés faire un tour pour observer l’effervescence des préparatifs au sein de l’université qui fut le théâtre du drame qui fit tout basculer 40 ans plus tôt. De 1967 à 1974, la Grèce subissait le joug d’un régime explicitement appelé La Dictature des colonels. Principalement mené par le colonel Papadhopoulos, le régime assurait sa stabilité en passant essentiellement par la censure, les arrestations arbitraires, les persécutions en bref l’élimination de toute forme d’opposition et de protestations. Le 17 novembre 1973, après plusieurs événements ayant déjà ébranlés la dictature, des bloqueurs étudiants protestants contre les abus du gouvernement en place se font massacrer par les chars entrés de force dans le bâtiment. Le drame fut suffisamment grave pour que la population se soulève massivement, entrainant quelques jours plus tard la chute du régime. Bien sûr l’occupation de l’université n’est pas la seule cause de cette chute mais ce jour depuis est célébré comme une journée nationale, qui sert autant de commémoration que de défouloir pour un peuple qui semble vivre sous pression.

Autre fait marquant survenu il y a deux ans, le 6 décembre 2008, quand un jeune de 16 ans se faisait tuer par des policiers au cours d’une manifestation.

Cette année 2010, la Grèce est projetée dans la crise, les prix flambes, l’économie du pays s’effondre, les dettes générées par une mauvaise gestion des fonds sont épongées par l’Europe sous réserve de conditions écrasantes pour la population.

Gouvernement corrompus, police omniprésente et ultra violente, la tension est vraiment palpable quand nous rejoignons les rangs des antifas (les anti fascistes, anarchistes pour la plupart, arborant en tout cas les couleurs rouge et noir), encadrés par deux cordons de CRS. De part et d’autre les masques à gaz sont déjà enfilés ce qui promet des affrontements apparemment incontournables.

Traditionnellement, les mouvements débutent tôt dans la journée et se terminent tard dans la soirée. Nous venons d’arriver pourtant le chemin que nous devons parcourir est encore long. Au départ la manif piétine, rien ne bouge et la pluie nous surprend. En quelques minutes nous sommes trempés, rares sont ceux qui partent pour se trouver un abri, quelques uns se protègent sous les banderoles. Il pleut tant qu’un mini torrent fini par envahir le caniveau, nous séparant des CRS alignés sur le trottoir.

La pluie finalement s’arrête et nous partons.

Le peuple grec entonne en cœur des chants de colère, hurlent en pointant les flics des slogans qui veulent dire quelque chose comme « vous n’êtes pas les fils du peuple, vous êtes les chiens du gouvernement ». Le ton est donné, l’adversaire est tout autour de nous et nous marchons entre leurs rangs comme on nargue un chien tenu en laisse qui ne peut pas encore nous atteindre. Très vite, on entend l’agitation qui monte dans la foule. En chemin pour l’ambassade américaine nous passons devant le parlement, le nombre de CRS est impressionnant.

Nous faisons de nombreuses pauses, la marche n’avance pas très vite. La violence est cependant de plus en plus forte, les flics commencent à essuyer des tirs de divers projectiles, des tomates aux cailloux en passant par les traditionnelles canettes de bières… On voit passer des types armés de bâtons, les drapeaux antifas sont d’ailleurs supportés par de lourds et solides manches en bois. Autour de nous des bombes de bruits explosent (reproduit le bruit d’une vraie bombe pour impressionner les manifestants), la première lacrymo de tarde pas à suivre pour répondre aux premiers casses, vient brûler les gorges et les yeux sans pour autant calmer la hargne des protestants.

Après une heure de marche, les CRS brisent une première fois le défilé, juste derrière nous. C’est la technique qu’ils utilisent pour briser les mouvements. Profitant d’une grande avenue, ils encadrent une partie du défilé avant de charger pour obliger la foule à se couper en deux. Ils recommencent l’opération autant de fois que nécessaire, bloquant les ruelles pour empêcher les groupes isolés de rejoindre le gros du mouvement en contournant les cordons de policiers, jusqu’à ce que la manifestation ne soit plus qu’un noyau de résistants qu’il suffit de disperser.

On court, on tente de savoir ce qu’il se passe derrière, on ne voit rien que des gens qui courts aussi, certains s’arrêtent pour balancer quelque chose avant de repartir. Au bout d’un moment, quand on se juge assez loin de l’agitation, on se remet à marcher sans trop savoir ce qui nous attend devant.

A notre droite, un groupe met le feu à un poste de sentinelle.

Les flics nous suivent toujours. Derrière le bruit est infernal, on voit des bousculades, on entend des bruits de verre brisé, des bombes factices, des lacrymos, des cris. Un mec s’acharne sur une cabine téléphonique comme s’il s’était agit d’un CRS. Les manifestants renversent des poubelles et brûlent les ordures. La nuit est tombée, on ne comprend pas trop ce qui se passe mais tout cela à l’air très sérieux, on a l’impression de participer à quelque chose d’important et d’amusant à la fois. L’obscurité fait briller les flammes, la fumée des incendies se mêle à celle des lacrymos et se dessine dans la lumière jaune des réverbères. Autour de nous les gens discutent, marchent tranquillement, les feux qui s’allument semblent faire partie d’un décor, on voit des types encagoulés passer en courant, semblant investis d’une mission. Entre deux charges de CRS le calme revient comme si rien ne s’était passé.

Soudain derrière nous on voit courir les gens, à leurs trousses des flics courent aussi. On nous gueule de courir, un type nous dis en grec qu’il ne faut surtout pas, rester grouper, faire front. On court. Au passage, des gars renversent d’autres poubelles, très vite les placent sur la route, y mettent le feu, repartent. La confusion est totale, des gens courent dans toutes les directions, les flics ont réussis à briser le mouvement en morceaux. De loin on voit un type s’échapper d’une ruelle, penser esquiver les flics, tomber sur un autre groupe, on croirait voir un herbivore essayer d’échapper à un groupe de lions en chasse, il lève les bras pour signifier qu’il se rend, se fait tabasser.

Nous courrons plus loin, entrons dans une boutique. La manif est finie.

Nous le voyons à la TV qui repasse les images du jour, passe en boucle un groupe d’antifas se battre contre un groupe de fascistes… Dehors on voit passer des escadrons de policiers sur leurs motos, sirènes hurlantes, armures de guerre. Ils encadrent le quartier, contrôlent les allers et venues dans les ruelles adjacentes. Quand nous repartons le calme est presque revenu. Il n’y a plus que des flics dans les rues, des citoyens neutres, les manifestants s’aperçoivent parfois par petits groupes aux terrasses des cafés, sur un trottoir, tachant de se mêler à la foule irréprochable.

Le soir, quand nous ressortons, nous croisons encore un groupe de «résistants» qui brulent des ordures pour barrer la rue. A l’autre bout, des flics. Tout ce monde joue au chat et la souris. On provoque, on attaque, on bat en retraite, on recommence. Certains se promènent avec des cocktails Molotov à la main, l’air de rien. Les flics en reçoivent un. Des cris attirent les énervés plus loin.

La tension s’apaise.

Nous terminons la soirée autour de quelques verres de rakomelo (rakija chaud cuit avec du miel et des épices) avec Denise, Luca (un italien) et Arnaud (un français). Le reste du groupe est allé se coucher. Ce n’est pas de tout repos de faire une révolution, même petite, même ratée…

De mes yeux de française, cette manif était d’une grande violence. La provocation des participants me laissait parfois perplexe, la présence policière quand à elle était particulièrement stressante. On s’attendait à tout moment à les voir charger ou riposter aux attaques avec les moyens, plus efficaces, que nous leur connaissons.

Etant évidemment étrangère à tout cela, j’avais du mal à saisir les tenants et les aboutissants de ce jour national. Que peuvent espérer obtenir ces jeunes en provoquant ainsi la violence policière, en détruisant tout sur leur passage ? Quel est le but, quelles sont les attentes ?

A ces questions, les réponses sont comme toutes les réponses grecques : vagues (sans vouloir faire de mauvais jeu de mots). Le ras de bol est général, la haine du policier n’est pas uniquement basée sur le besoin de confrontation que l’on retrouve souvent dans les manifs. Les flics SONT les ennemis et beaucoup sont ceux qui viennent pour se battre, comme nous l’a confirmé le jeune homme qui nous a pris en stop quelques jours plus tard. Les gens viennent, ayant attendu ce jour, pour cracher leur haine et frustration.

Comme en France, beaucoup parlent d’une proche révolution. Comme partout, les paroles souvent dépassent les actes. Il n’y a plus qu’à attendre.

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